Suite à un mail de Marie Paccou qui me parlait de son agacement à la lecture d'un texte du cinéaste Luc Moullet sur Persepolis il me semblait normal de vous en faire part aussi.
Alors cet "agacement" est d'autant plus surprenant que ce texte que vous allez lire provient d'un cinéaste Luc Moullet qui a toujours œuvré pour un cinéma qui invente, qui expérimente et qui a même enregistré au moins une voix pour un court métrage d'animation d'un film de La Poudrière. Et d'autant plus surprenant que le texte apparait dans une brochure de l'ACRIF qui fait un excellent travail d'aide à la diffusion des films ayant une distribution restreinte. Cette même ACRIF permet, au travers de l'excellente initiative Lycéens et apprentis au cinéma, à des jeunes de voir des films qu'ils ont peu l'habitude de voir (des films du répertoire mais aussi des films d'auteurs contemporains et aussi du cinéma d'animation). Cette programmation annuelle est de plus accompagnée de nombreux textes et accompagnés en salles par un spécialiste (et j'ai moi-même eu le plaisir de le faire sur des projections autour de courts ou de longs d'animation, et ce sont des rencontres très intéressantes).
Alors d'où vient l'erreur ? En fait ce n'en est pas une véritablement. La volonté de l'ACRIF cette année est d'avoir voulu confier tous les textes à une seule personne, Luc Moullet. Entreprise parfaitement louable et passionnante d'avoir un cinéaste présenter des films très différents (Le Pigeon, Les Demoiselles de Rochefort, A Bout de course, Le Silence de Lorna et donc Persepolis), et qui plus est si ce cinéaste, comme Luc Moullet, a été critique, cela veut dire que celui-ci a déjà pratiqué cette exercice. Le problème vous allez le lire c'est que Luc Moullet veut inscrire Persepolis dans une histoire du cinéma d'animation que visiblement il ne connait pas. Il écrit donc des choses dès la première phrase comme "Le film d’animation, à l’origine, était conçu avant tout pour un public d’enfants" ou va même encore plus loin en osant dire que: "...c’est, en 2007, une nouvelle date importante dans l’histoire du film d’animation, et même une des plus importantes dans l’histoire du cinéma. Car voici l’intrusion du film militant et du film politique dans le cartoon, jusque-là à mille lieux de cette forme d’expression, versé dans le divertissement, la guimauve sirupeuse...". Il y a d'autres phrases comprenant des erreurs historiques dans le texte comme, par exemple, dire que Persepolis est le premier dessin animé autobiographique ...
Alors attention ne vous méprenez pas ce n'est pas parce que vous êtes sur un site qui essaye de louer les qualités du cinéma d'animation que je ne suis pas conscient que ce cinéma soit souvent "versé dans le divertissement et la guimauve sirupeuse ..." mais comme peut l'être aussi très très souvent son cousin en prises de vues réelles.
De même je comprends très bien que Luc Moullet ne soit pas un connaisseur du cinéma d'animation, et si vous désiriez me faire écrire un texte sur un livre canadien je serais bien incapable de le remettre dans un contexte historique, il est juste dommage qu'il ne ce soit pas arrêté à une analyse du film (il dit d'ailleurs des choses intéressantes sur l'animation quand il parle de Fritz the cat).
Ce qui m'intéresse aujourd'hui dans l'agacement que m'a procuré ce texte, et qui je suis sur va en provoquer un à plusieurs d'entre vous, ce n'est pas l'envie d'à tout pris prendre la défense du cinéma d'animation juste pour le plaisir de râler. Mais bien parce que pour moi ce texte souligne à quel point l'histoire du cinéma d'animation est peu connu hors du petit Monde de l'animation (qui la connait d'ailleurs souvent déjà assez mal).
En effet peu de textes ou de livres généralistes mentionnent des cinéastes d'animation et il n'est pas rare, je m'en fais l'écho quelques fois, de lire des articles avec des erreurs historiques (oui je sais ça n'arrive pas que pour le cinéma d'animation, mais c'est l'un de mes domaines de connaissances et il me semble normal de relever quand il y a des erreurs).
Et pourtant
si François Truffaut avait une grande admiration du travail de Norman McLaren, si Eisensteïn était fasciné (et c'est un mot assez faible) par l'art de Disney ce n'est pas pour rien, c'est que cet art depuis qu'il existe a démontré qu'il pouvait aborder tous les sujets d'une manière différente à la prises de vues réelles avec une richesse et une force au moins aussi importante.
Soyons clair aussi quand je publie ces textes qui m'agacent ce n'est pas non plus pour pointer du doigt des "mauvais élèves" mais plutôt pour tenter de faire évoluer cette vision du cinéma d'animation qui perdure encore aujourd'hui d'un cinéma avant tout fait pour les enfants et donc limité au niveau des sujets alors qu'il existait des films documentaires, politiques, militants ou même pornographiques dès les années 20-30.
Ci-dessous une partie du texte,
vous pouvez lire le texte en entier dans la revue de l'ACRIF.
"Le film d’animation, à l’origine, était conçu avant tout pour un public d’enfants. Ceux-ci adoraient le côté fantaisiste et irréaliste des personnages et des objets du dessin animé, qui correspondait tout à fait à leur amour du jouet et de la poupée, préférés à la chose et à l’être réels. Et puis un beau jour, il y eut Fritz The Cat (1972) de Ralph Bakshi.Une date : le premier dessin animé de long métrage qui ne soit pas fait pour les enfants. Car c’était un film érotique, interdit aux mineurs dans nombre de pays. Un défi : car l’érotisme suppose la présence de la chair, et donc des prises de vue de la réalité, et non des dessins. C’était en fait l’idée de la chair que l’on voyait.
Persepolis, nom de l’ancienne capitale de l’ex-Empire de Perse, c’est, en 2007, une nouvelle date importante dans l’histoire du film d’animation, et même une des plus importantes dans l’histoire du cinéma. Car voici l’intrusion du film militant et du film politique dans le cartoon, jusque-là à mille lieux de cette forme d’expression, versé dans le divertissement, la guimauve sirupeuse, si l’on excepte quelques rares touches dans de très courtes bandes comme Le canari géant de Tex Avery, lequel évoquait la guerre nucléaire au lendemain d’Hiroshima. Le film ramassa de nombreux lauriers, à Cannes notamment, et un grand succès public. Il eut même de brillants émules comme Valse avec Bachir qui montre Sabra et Chatila, et les massacres en Israël.
Troisième nouveauté : c’est, à ma connaissance, le seul long métrage d’animation en noir et blanc tourné depuis 1952. Jusqu’ici, l’enfant, seul maître à bord, imposait le spectacle du coloriage, du bariolage bien souvent. Les mômes détournaient le regard dès que la couleur disparaissait. Plus de public enfantin, donc plus besoin de la couleur. Une nouvelle dimension s’offrait donc au dessin animé.
Encore une première : un dessin animé auto-biographique, qui l’eut cru ? Impossible de tourner en Iran, pays très chatouilleux sur le plan politique. Plutôt que d’essayer de reconstituer Téhéran à Cinecittà ou à Babelsberg, il était plus simple (et relativement moins coûteux) de tourner en animation. De plus, le choix de ce procédé constitue une nouveauté qui renouvelle les lieux communs du film militant et du plaidoyer libertaire larmoyant. Il offre une distanciation qui nous permet d’avoir plus de recul sur les problèmes ..."